Le manichéisme est une gnose, une variété particulièrement intéressante et typique du gnosticisme, ou encore une gnose élargie aux proportions grandioses d'une religion nouvelle. Comme toute gnose, il est essentiellement fondé sur une « connaissance » qui apporte avec elle-même le salut, sauve par elle-même, du fait qu'en révélant à l'homme son origine, ce qu'il était et où il était avant d'être « jeté » dans le monde, elle le rend conscient de ce qu'il est en sa réalité propre, lui explique sa condition présente et comment s'en libérer, tout aussi bien qu'elle l'assure de ce qu'il sera, de ce qu'il est appelé à redevenir : connaissance qui est, au premier chef, connaissance simultanée de soi en Dieu et de Dieu en soi et qui prétend à être Savoir absolu, Science totale et même, dans le cas présent, fondée sur l'évidence et la raison. Au début, coexistant à part, deux natures ou substances antagonistes, l'une absolument bonne, l'autre radicalement mauvaise, la Lumière et l'Obscurité, Dieu et la Matière, l'une et l'autre inengendrées, éternelles, et s'équivalant, chacune d'elles vivant dans une région séparée : le royaume de Dieu au nord, le royaume du Mal au sud. L'un a à sa tête le « Père de la Grandeur », assimilé, en terrain chrétien, à Dieu le Père et, ailleurs, au Zurvan mazdéen ; l'autre, le « Prince des Ténèbres » (le Diable du christianisme, l'Ahriman iranien).Le Salut consistera à reprendre, par la gnose (singulièrement par la révélation dispensée par Mani et son Église), conscience de nous-mêmes et de ce lien connaturel, à dégager notre moi authentique de l'oubli, de l'inconscience, de l'ignorance où l'enfouit son mélange avec le corps, et à maintenir notre âme dans cet état de lucidité et de parfait détachement. Tout acte de violence contre les choses et les êtres constitue par là un péché et un crime. Se détacher du monde, «renoncer» à lui, s'abstenir, tels seront donc les mots d'ordre de l'éthique manichéenne. Ne pas forniquer, ne pas procréer, ne pas posséder, ne pas cultiver ou récolter, ne pas tuer, ne pas manger de la viande ni boire du vin, etc., car ce serait là se souiller et attenter à la Croix de Lumière, voilà ce que, notamment, à côté de commandements purement moraux, prescrit en principe la règle dite «des trois sceaux», qui vise les péchés susceptibles d'être commis, « en pensée, en paroles, en actions», par la «bouche», par la «main», par le «sein».