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En fait ils étaient trois.
Il y avait Paul, le plus âgé de tous, assis au volant, qui faisait rouler un briquet en métal gris entre ses longs doigts carrés ; il y avait Véronique ; Thomas, allongé sur la banquette arrière, avec une grâce nonchalante, une pipe entre les dents.
Il ne faisait pas beau pour un midi de 4 juillet ; quelques gouttes de pluie venaient timidement crépiter contre les vitres de la voiture, et, semblait-il à Paul, l'orage n'était pas loin. De hauts platanes, plantés à distance régulière, qui parsemaient d'ombre la route, paraissaient tels des donjons imprenables et le vent était le seul à pouvoir pénétrer leur mystère. Sur l'infini blanc du ciel un avion traçait sa route.
Ils étaient partis ce matin, il était 7 heures. Véronique mettait dans le coffre un panier qui devait contenir les sandwiches, Paul s'approcha et il dit : « J'ai appelé Thomas. Il est d'accord. » Véronique fit une petite moue qu'il connaissait trop bien. Il l'avait prise dans ses bras : « C'est un ami. Et puis ça sera bien. Ne m'en veux pas ». Elle ne lui en voulait pas, et pourtant elle eut une soudaine envie de pleurer, de jeter le panier par terre et de rentrer chez elle. Elle l'avait attendu depuis si longtemps ce voyage, elle et Paul, partir en voiture, n'importe où. Et puis elle s'en voulut, elle et son âme de gosse, c'était un ami, ça serait bien, non elle ne lui en voulait pas.
Silencieuse perdue dans ses pensées, Véronique regardait les champs et les tranquilles habitations. Elle sourit. Elle était bien. Elle regarda Paul, son beau visage mangé par une barbe de trois jours, se cala un peu plus dans son siège et ferma les yeux.
La radio posément jouait un vieil air disco.
Le trajet s'était fait dans un silence gêné. Thomas eut l'impression, maintenant qu'il y repensait, que Véronique ne lui avait pas pardonné son intrusion inopinée, il la voyait le saluer froidement, mais déjà il n'y prêta plus d'attention, tout au plus cela le fit sourire, maintenant qu'il y repensait. Distraitement il se passa la main sur le front. C'était un jeune homme de vingt-sept ans, grand et massif, au physique de déménageur. Ses yeux étaient creux, d'un bleu pâle, surlignés par des sourcils en accent circonflexe. En le voyant, les plus fervents admirateurs du Duce auraient juré en sa réincarnation, si ce n'étaient ses cheveux en choux-fleurs. Il était presque beau.
Paul, lui, comme à son habitude, était très simplement habillé, d'une chemise à rayures et d'un jean au pli impeccable. Il avait le visage finement dessiné, encadré de longs cheveux blonds en bataille. Des yeux noirs d'ébène, un front insolent lui donnaient toute la froideur d'un dieu grec.
Quelque part dans la vaste Ardenne.
Dehors, la pluie se fit plus pressante.
Soudain la voiture s'arrêta.
D'un coup, elle stoppa et on entendit un bruit, sec, le moteur.
- « Qu'est-ce qui se passe, bordel ? »
Il y eut un lourd silence de dix secondes pendant lequel les trois semblaient attendre. Un long silence, ce fut Véronique qui le rompit :
- Eh ben, va voir, dit-elle.
Paul se retourna, Thomas avait fermé les yeux ; il poussa un long soupir et sortit douloureusement. On l'entendit, ses bottes raclaient la terre boueuse, il ouvrit le capot, puis rien.
- Le moteur est foutu, dit-il simplement comme Véronique descendait.
- Comment ? Foutu ? Et tu peux rien faire ?
- Il-est-fou-tu, répéta-t-il syllabe après syllabe.
Puis :
- Qu'est-ce tu veux que je fasse ? Tu vois pas la fumée qui sort du moteur ? Je peux rien faire, rien. Je t'assure?C'est le ventilateur.
La porte s'ouvrit et Thomas hasarda un pied dehors.
- Mais qu'est-ce qu'on va faire ? s'emporta Véronique. C'est impossible ? Je sais même pas où on est.
Elle se voila d'une main nerveuse ses yeux encore mal réveillés.
- Qu'est-ce qu'on va faire ? murmurait-elle.
Thomas s'était lentement approché, il considérait pensif la carcasse fumante :
- Pas de doute, conclut-il, c'est foutu.
Etrange endroit qu'où ils étaient tombés, en vérité. Le regard embrassant l'horizon n'y décelait aucune habitation, du moins pas du premier coup d'?il. L'endroit était à proprement dit désert. Pas âme qui vive. Que les arbres pour vous faire la tronche.
D'après le compteur kilométrique, quelque part dans la vaste Ardenne, ils avaient abandonné la route principale depuis presque douze kilomètres. En effet voilà une demi-heure qu'ils s'étaient engouffrés dans un sous-bois, qu'ils n'avaient aperçu ni maison ni champ.
Nous sommes dans le temple sacré des vallées arasées, barrées de dizaines de milliers de colonnes de bois taillées dans le style gothique des hêtres fantaisistes. Aussi loin que les yeux pouvaient porter, la forêt paraissait ne jamais mourir. Ensevelis dans les ténèbres rampantes, les arbres agitaient avec indolence leur myriade de mains bleuies. Lesquelles, dans leur danse exaltée, invoquaient les vents à plus de pondération, tandis que, redoublant d'efforts, les nuages et la pluie tribale suggéraient le contraire. Le décor était nu, sauvage, étrange. Etrange car imaginez-vous cette nature vierge et profonde, ces rangées de conifères et cette abondante végétation tapissée d'une herbe foisonnante, et au beau milieu, il y avait une cabine téléphonique. Une cabine téléphonique. Une cabine téléphonique ? Une cabine téléphonique. Dans ce décor surréaliste, coupé de tout, dans cet îlot végétal au centre une cabine téléphonique. Elle se dressait là, menaçante, de quelque mauvais présage :
- Une carte téléphonique ? murmura Paul.
Il se tourna vers Thomas, mais celui-ci secoua la tête.
- Véronique, tu as une carte téléphonique ? ? J'appelle un dépanneur?
Véronique se prit la tête des deux mains.La cabine téléphonique ne fonctionnait pas.
C'est à la belle étoile qu'ils dînèrent.
Ils s'étaient tous trois installés autour d'une couverture au ton rouge clair servant pour l'occasion de nappe. Il y avait, au centre, entre les bouteilles d'eau et les assiettes en papier, une lampe de poche pointée vers le ciel. Le ciel était noir, un doux souffle accompagnait leur repas. Ils mangeaient, en silence, ne trouvant rien à se dire, se remettant des épreuves du jour. Tout de même, pensa-t-elle, une panne dans un endroit pareil. Ils avaient eu beau chercher, tout l'après-midi, inspecté aux alentours, pas une maison, pas un chemin, rien, personne. Mais où étaient-ils tombés ? Demain, c'était décidé, elle partirait chercher de l'aide, quand bien même il lui faudrait marcher des heures. Elle frissonna. Heureusement que Paul était là ?
- Demain, dit Paul, j'irai avec Thomas chercher quelqu'un. Toi, tu restes avec la voiture.
Il se tourna brusquement vers Véronique, qui sursauta :
- Je suis sûr de t'avoir vu emporter ce foutu portable. Sûr. Putain, ça m'énerve.
Véronique murmura :
- Tu vois bien que non?
- Demain, répéta Paul, je pars avec Thomas. Toi tu restes ici, OK ?
Véronique acquiesça. Elle le vit se lever, s'étirer comme un chat. Il se pencha vers elle et doucement l'embrassa.
- C'est l'affaire d'une journée, lui murmura-t-il.
- Si ça vous fait rien, je prends la banquette arrière, dit Thomas. J'aimerais pas me réveiller avec un torticolis ?
Mère Nature observait un silence qui incitait à la conversation, quelle qu'elle fût. D'Afrique, parlons d'Afrique : le Maroc, l'Algérie, le Mali, le Niger, autant de mirages qui seront réalité, bientôt. Les buissons, qui semblaient avoir été élagués aux ciseaux la veille, exhalaient une odeur de pisse incrustée. Thomas se leva langoureusement, il sentit le souffle de sa propre respiration lui lécher les bras.
- Je prends la banquette arrière alors?
Mais les deux autres n'écoutaient pas. Alors il se leva et rentra dans la voiture, la banquette arrière. Il s'allongea la tête remplie de fatigue. Quelle journée ! Ses forces l'abandonnaient. Ses yeux lentement se fermaient malgré lui. Demain, ils arrangeraient la voiture, il fallait trouver quelqu'un, et dans la soirée ils gagneraient Marseille. Marseille ?
Il s'endormit.Dans un de mes rêves, trois pendus se tenaient la main : le premier parlait tout seul, le deuxième riait aux éclats, le troisième était mort.
On n'était pas vraiment le matin ; il était une heure. La lune brillait comme un sou neuf dans le ciel. Une atmosphère lancinante pesait dans ce désert perdu. La voiture, grandie par son ombre immobile, et qui se tenait à quelques mètres de la cabine téléphonique, semblait un fauve dans la nuit qui patiemment attendrait le moment fatal de bondir sur sa proie.
Véronique lentement ouvrit les yeux. Elle ne sut d'abord pourquoi elle s'était réveillée. Un goût amer filtrait dans sa bouche. Et puis une odeur ? Elle se tourna. D'abord elle ne le vit pas. Paul. Elle ne le vit pas. Elle ne comprit pas. A ses côtés elle sentit comme un vide. Paul? Elle s'immobilisa un instant, comme emprisonnée dans le sommeil. Puis elle se retourna vivement, se força à ouvrir grands les yeux ? Elle ne vit pas Paul?Pas tout de suite. Et alors là elle crut discerner une forme visqueuse, une ombre mal dessinée, comme recroquevillée sur elle-même. A la pâle lueur de la lune, elle sembla discerner Paul ...
Elle poussa un cri.
Elle chercha de ses deux mains le bouton de la lampe. Ses doigts trébuchaient, couraient sur le plafond de la voiture. Elle alluma, dans la précipitation, éteignit aussitôt. L'espace d'une seconde, elle crut voir du sang. Un corps. Elle alluma.
Elle poussa un cri.
Devant elle le corps de Paul.
Il était là, affalé et plié en deux. Au premier regard on ne remarquait rien d'anormal. Il paraissait dormir. Il suffisait de s'approcher pourtant pour apercevoir la chemise tâchée de rouge. Du visage, il ne restait qu'un masque, spectre hideux, où un filet de sang s'amalgamait à la terre.
Elle était là, à le regarder, bêtement, la bouche ouverte, sans trop savoir quoi ressentir. Tout d'abord, elle ne le reconnut pas. Il n'y avait que les cheveux, ses cheveux d'or. Un formidable rictus dévoilait ses dents que la harissa et l'huile de tournesol avaient effritées, une à une. L'horreur, l'incompréhension. Elle ne pouvait crier, ni bouger. Dans l'angoisse réveillée elle oubliait Thomas qui dormait sans bruit. Elle devait le réveiller. Elle le secoua énergiquement :
- Thomas ? Thomas ?
Après un laps de temps qui lui parut un siècle, il finit par ouvrir ses paupières.
- Thomas ? Réveille-toi ? Paul ? est mort ?
Il mit un temps avant de comprendre. Lourdement il se leva sur ses deux poings, et avant que Véronique eût pu dire un mot de plus, devant lui l'image délirante de son ami défiguré.
- Paul ?
Véronique le regardait, elle pleurait. Il restait muet, tout à coup il avança la main, qui effleura l'épaule du corps sans vie, et celui-ci après un temps tomba comme une pierre.
- Impossible ?
L'instant d'après, Thomas était sorti, en chaussettes ; il marcha insensiblement sur l'herbe humide, ouvrit la porte : Paul s'écroula, face contre terre.
D'interminables secondes s'écoulèrent dans un silence profane. Thomas et Véronique se cherchaient du regard, mais se heurtaient à chaque tentative à cette vision fantasmagorique de Paul mort. Dix, peut-être vingt minutes passèrent sans que ni l'un ni l'autre n'eurent dit mot. On eût entendu une mouche prendre son envol. Leur visage, surtout le sien à lui, traduisaient un incommensurable désespoir, et, sous l'éclat terne de la lune, ils semblaient deux mannequins de cire à qui on aurait dessiné sur leurs faces blêmes la stupeur et la peur. Enfin Véronique, restée dans la voiture, prenant le cadavre par les pieds, Thomas par les bras, ils le traînèrent à quelques mètres plus loin, où la lune éclairait au plus fort.
En fait , on ne voyait plus rien de son visage. Juste ses yeux. Il était mort les yeux fermés.- Je ne comprends pas, dit-elle. Je ne comprends rien ?
Les premières lueurs du matin avaient chassé la nuit. Il devait être six heures. Véronique était assise, Thomas se tenait près d'elle, debout, sa pipe à la bouche.
- Comment Paul est mort ? Et qui l'a tué ? C'est insensé. On aurait entendu, vu quelque chose. Je comprends pas ? Pourquoi ?
- Il est clair qu'il s'agit d'un meurtre, souffla Thomas. Ce qui nous reste à faire c'est trouver une maison et appeler la police ?
- Mais pourquoi ? Pourquoi ? Je comprends pas ?
Elle rabattit ses genoux dans son pull et reprit :
- C'est impossible ? Qu'est-ce qui a pu se passer ? Quelle gourde j'ai été de dormir sans m'en rendre compte ? On était en train de tuer Paul ? et j'ai rien vu. Rien. Qu'est-ce qui s'est passé ? Oh, merde! Mais pourquoi, merde, pourquoi?
- Il ne faut pas, je pense qu'il ne faut pas que tu te laisses aller. Et il faut savoir accepter la réalité. C'est dur pour moi aussi comme ça l'est pour toi. Après tout, nous ne sommes pas échoués dans le désert ou n'importe où dans le Pacifique. On va bien trouver quelqu'un, et l'affaire sera réglée. Je sais que c'est dur, et insensé. Mais tu dois savoir relativiser. Self-control. Mon père dit toujours que la mort n'est pas une fin.
- Qu'est ce que tu veux dire par là ?
En fait il ne voulait rien dire par là. Mais loin d'avoir eu l'intention d'en convenir, il hasardait une réponse :
- J'essaie simplement de t'expliquer, de te dire que la chose n'est pas désespérée. Nous sommes deux. On peut s'en sortir. Suffit de trouver quelqu'un?
Tandis qu'elle parlait, elle se caressait nerveusement le front :
- Comment Paul est mort ? Oh! j'y crois pas,bordel... Comment on l'a tué ? continua-t-elle. On n'a pas pu le tuer dans la voiture, c'est impossible, on l'aurait entendu, putain. Peut-être que Paul est sorti de la voiture et qu'il aura rencontré quelqu'un, je sais pas ? Oui, mais si on l'a tué dehors pourquoi le criminel l'aurait ramené dans la voiture ? C'est absurde.
- Peut-être qu'il s'agit d'un fou ?
Ces derniers mots planèrent quelques instants dans l'air, comme enveloppés d'une gamme qui les rendait indélébiles.
- Un fou ? murmura-t-elle étrangement. Un fou, un voleur, un psychopathe ? J'ai l'impression d'être dans un rêve. Bordel de pute.
- Tout est possible pourtant. Je pense qu'il n'est pas à exclure maintenant que nous avons affaire à un dangereux criminel. Tout est possible. Il se peut qu'il soit dans les alentours, dans le bois ou ailleurs, peut-être qu'il ne reviendra pas, peut-être qu'il est là et qu'il nous guette, qui sait ? C'est peut-être un déséquilibré, échappé d'un asile ou tout simplement un évadé de prison. Dans ce cas le pire est à craindre. Tout est possible...
Véronique n'écoutait sans doute pas, égarée dans la contemplation de ses pieds.
- Tout est possible. Il se peut qu'ils soient plusieurs. Une bande peut-être?
Il y eut un bref silence. Thomas dit, dans un frisson :
- Ou c'est l'un de nous deux.Il était deux heures.
De la campagne qui s'étendait à perte de vue Véronique ne retint que le ciel grimaçant, et devant elle, la cabine téléphonique. Dans une scène qu'on aurait pu juger à la fois macabre et grotesque, elle considérait, accoudée à la voiture, la cabine et le cadavre de Paul qu'ils avaient mis dedans. Et elle regardait comme hypnotisée la porte se refermer sans cesse et s'acharner sur les jambes branlantes du corps.
Son profil aquilin aux éclats passagers mettait en valeur les courbes noires de la Peugeot.
Tout, le décor, semblait avoir été monté de toutes pièces, - de toutes pièces - la cabine du téléphone, la voiture, - était-elle vraiment en panne ? les arbres sans nom et sans fin - irréel. Tout y avait été orchestré de la main divine du maestro. Cette main invisible. Celle de la fatalité. Elle aurait voulu crier : Metteur en scène, où te caches- tu ? Oui, tout avait été programmé comme sur du papier à musique, tout avait été soigneusement conçu jusqu'au dernier arbuste, par une main de maître. Tout y était ? théâtral. C'était du théâtre. Dis-moi que tout ça n'existe pas. Pourquoi cette cabine au coeur de cette nature ? Elle avait bien aperçu des pylônes un peu plus loin, mais souvent ceux-ci bordent les routes - une route - dévoilant les villages, annoncent un pavillon, quelque vie humaine?
Des passereaux grattaient les nuages.
Le vent soufflait fort, elle frissonna. C'était un rêve. Un étrange rêve. Qui avait débuté un jeudi après-midi à la bibliothèque Marmottan. Paul ? Elle ferma les yeux. Qu'est-ce qui s'était passé ? Des images s'entrechoquèrent dans sa tête. Un pique-nique au bois de Vincennes, des baisers volés, le parfum des arbres, la nuit qui ne finit jamais. Elle revoyait Paul la klaxonner, elle qui descendait la rue en courant son sac sous le bras. Il l'avait embrassée gauchement, s'était dépêché de monter dans la voiture, elle se souvenait de la pluie. Elle revoyait le corps gisant. Elle avala une bouffée d'air, le vent lui balayait d'un revers ses cheveux noirs, ses longs cheveux qu'elle n'attachait plus.
Elle rouvrit les yeux. A peu près au même moment, et sans qu'elle s'en étonnât outre mesure, elle aperçut au loin l'ombre de Thomas titubante qui se rapprochait. Elle ressentit alors une forte vague de tristesse, c'est le mot, qui l'envahit tout à coup, et le sourire de Paul s'imprima définitivement dans son regard embué. Elle attendit que Thomas arrivât au niveau de la cabine téléphonique, son large pantalon de velours soulevé par ses grosses cuisses proéminentes, et elle demanda :
- Alors ?
Il répondit tout à trac :
- Alors rien.
- Rien ?
Ne paraissant nullement incommodé par le regard lourd de reproches qui pesait sur lui, il ouvrit le coffre et en sortit un panier, qui contenait les sandwiches. Il en prit un, au thon.
- Rien. Figure-toi que j'ai marché peut-être trois heures, on s'y perd facilement dans ces foutues Ardennes. Je sais toujours pas comment j'ai fait pour revenir à la voiture. Je suis crevé et je sue comme un b?uf. Tu permets ? (Roulant en boule son pull-over psychédélique, il le jeta dans le coffre qu'il laissa claquer aussitôt)De temps en temps, je tombais bien sur des sentiers, mais ça se terminait toujours sur un cul-de-sac. Je sais que c'est dur à croire. Mais je te demande pas de me croire. Finalement, j'ai vu une maison, mais il n'y avait personne.
- C'est pas possible ?
- Si.
Elle poussa un long soupir.
- T'aurais pu défoncer la porte, bordel ? ?
- J'ai essayé ?
- Et après ?
- Et après, rien. Il n'y avait que cette satanée de maison. C'est dur à croire, je sais, mais c'est la vérité.
Il mentait, c'était sûr. Elle ne dit rien. Il continua.
- Bien sûr, j'aurais pu continuer à me casser les reins, et j'aurais sans doute pu trouver une route, des bagnoles. Mais rends-toi compte, j'étais crevé. Je te le promets Véro, on est coupé de tout. J'ai rebroussé chemin.
Véronique ouvrit deux yeux ronds, et à l'intérieur encore plus ronds, ronds comme des billes, où la consternation avait balayé l'effroi.
- Mais pourquoi ?
- J'étais crevé, tu comprends ?
- Abruti... Merde, merde, merde, merde et merde!
Et elle se glissa dans la voiture en claquant rageusement la porte.
C'est lui, c'est lui, c'est lui?
Thomas finissait calmement son sandwich.
- Il fallait m'y laisser aller! cria-t-elle.
- Eh ben, vas-y.
De nouveau, elle poussa un profond soupir.
Force lui était de s'avouer, malgré elle, qu'elle se trouvait saisie si soudainement, elle aussi, d'une immense et incompréhensible fatigue.
- J'irai demain, dit-elle. Et je trouverai quelqu'un.
La fatigue. Il n'y avait pas là, dans son ton, toute la détermination, toute la conviction, qu'elle aurait voulu y porter. Cela lui avait pris d'un coup subit, elle ne sut comment. Toutes ces émotions ? Tandis qu'elle posait sa main sur son front et ses tempes brûlantes, elle se mit à faire le point. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Elle voyait Thomas dans le rétroviseur qui refermait le coffre. Plusieurs pensées à la fois se bousculèrent dans son esprit. La cabine téléphonique. Elle était là, à deux mètres d'eux, et ils ne pouvaient s'en servir. D'abord cet endroit que personne ne connaissait. Ces arbres qui la toisaient du regard et qu'elle avait appris à détester. La panne, l'autoroute à dix kilomètres, dix kilomètres ! Est-ce qu'un endroit en France n'a jamais été aussi isolé de tout ? Oui, un fou, ce ne pouvait être qu'un fou ? Et si c'était Thomas ? Thomas ? Que savait-elle de lui en vérité ? Rien ou presque. Tout était possible. Une querelle secrète entre lui et Paul, non, elle s'égarait, elle secoua la tête. Mais tout était possible. C'est lui qui l'avait dit. Elle ne savait, que penser ?
Elle regarda à nouveau. Que penser ?
Ce qui l'interloquait le plus vivement, et la piquait en son for intérieur, était ce manque de naturel: ils ne criaient pas, aucun éclat de voix, et ils ne paraissaient pas plus paniqués que ça ici perdus dans nulle part, avec pour charmante compagnie monsieur le cadavre, et ils ne criaient pas "A l'aide", "Putain de merde" ou encore je sais pas moi, "Maman, je veux rentre à la maison, putain de merde!"
Thomas la regardait aussi. Il avait l'air pensif, une ride en V lui barrait le front. A quoi songeait-il à ce moment précis - à Paul sans doute? Mais ses pensées restaient impénétrables, si bien que le regard de Véronique alla s'enfuir dans les bosquets. Combien de temps ce manège persisterait-il ? Il ne savait mais il était convaincu que d'une manière qu'il n'entrevoyait pas pour l'instant la fin était proche. A cette heure-là, les villes s'enivraient du bourdonnement rassurant de ses rues enfumées, assurément. A cette heure-là, les paninis s'étalent dans un coin de la vitrine de Chez Parenos. A cette heure, les costards fatigués et les robes plissées qui retournent au bureau semblaient une autre dimension, où tout a disjoncté. A cette heure, ils étaient loin de tout, c'est sûr. Et sa face s'illumina d'un triste sourire qu'il ne s'expliqua pas. Il la considérait d'un ?il hagard et il se disait à ce même moment si ce n'était pas elle ? Mais tout était possible.
-Un peu de gymnastique intellectuelle, dit-il en bourrant sa pipe. Nous avons bien un cadavre dans les bras. Donc un criminel. OK, donc je pense qu'on peut d'ores et déjà éliminer l'hypothèse du suicide. Je connais suffisamment Paul, et tu le connais suffisamment, (et il s'aperçut, trop tard, qu'il aurait dû employer l'imparfait) pour savoir qu'il n'était pas tenté par ça. C'était un type qui aimait la vie, et tout. Je doute sincèrement qu'il nous ait emmenés en expédition dans le but de nous laisser son cadavre sur les bras. Et puis ce lieu est tellement?enfin où tu veux, mais pas ici. De plus, Paul ne portait jamais de flingue sur lui. Il n'en a jamais eu, à ma connaissance. Nous l'aurions su. Et puis, bien sûr, s'il s'était tué, on aurait trouvé le flingue à ses pieds. Donc un criminel.
Thomas se rendit compte que toute sa démonstration aurait pu être substituée par ces derniers mots, démonstration parfaitement inutile et qui l'ennuyait lui-même, d'autant qu'elle ne menait à rien. Mais quelque chose le poussait à meubler le silence, et à continuer de parler, quitte à ne rien dire, histoire de dire. Véronique écoutait, sans broncher.
- Le vol est un mobile à exclure : rien n'a été volé, de toute façon il n'y a rien à voler. Et puis si le vol avait été le mobile, pourquoi avoir liquidé Paul et pas nous deux ?
Sa paire d'yeux inquisiteurs, le gauche plus gros que le droit, guettait son interlocutrice.
- D'abord l'arme du crime. Pas évident de se prononcer quand on regarde, avec le sang séché, mais il n'y a aucun doute qu'il s'agisse d'un revolver.
- Tu en es sûr ?
- Oui, à la tempe. On voit encore les brûlures. Regarde, il y a aussi une profonde blessure à la nuque. Là, tu vois ? Viens voir.
Véronique descendit de la voiture sans se presser et ils se penchèrent tous deux autour de la cabine téléphonique entrouverte. Thomas avait saisi le corps à la tête. Elle dit :
- Un 9 mm, si je dis pas de bêtises.
Puis, précipitamment :
- J'ai bossé quelques mois chez un armurier, à Caen. J'ai pu me familiariser avec toutes sortes d'armes. J'ai tous les calibres dans la tête.
Elle répéta :
-Dans la tête.
Puis :
-Oui, c'est une balle de 9 mm, j'en mettrais ma main à couper.
Thomas n'en demandait pas tant.
- Je pense que son agresseur a dû l'assommer avant de le tuer, expliqua-t-il. Alors il a posé un pistolet à la tempe et il a tiré. Seulement voilà : s'il a tiré nous aurions dû entendre le coup partir. Nous l'aurions vu venir. Il est quasiment certain maintenant que Paul a été tué à l'extérieur. Tu es d'accord ?
- Oui.
- Bon. Maintenant viens avec moi.
Ils se levèrent et marchèrent en direction du sous-bois. Des platanes estropiés, toujours les mêmes, défilèrent un moment, puis ils bifurquèrent dans une petite clairière et finalement s'arrêtèrent devant une rangée de chênes. C'est alors que Véronique remarqua, sur le sol, ce qui semblait être des taches de sang.
- C'est là que ? ?
- Oui, je crois. Les traces de sang indiquent que notre criminel a traîné le corps jusqu'à environ ici ?
- Mon Dieu, c'est horrible.
- Seulement, ce que je n'arrive pas à comprendre c'est pourquoi les traces de sang disparaissent subitement. Si le criminel a amené le corps jusque dans la voiture pendant que nous dormions, nous aurions dû voir le sang traçant le chemin. Mais il n'y a rien ?
- En effet, c'est étrange.
Ils regagnaient le sentier qui menait à la voiture, pressant le pas.
- Maintenant, continua Thomas, il existe une autre piste qu'il serait bon de prendre au sérieux.
Il attendit que Véronique réagît, mais elle ne dit rien.
- A supposer qu'il s'agisse d'un fou, ce qui serait à craindre et ça pourrait très bien arriver, c'est qu'il joue un jeu avec nous. Qu'il joue avec nos nerfs. Dans ce cas là, tout porte à croire qu'il va recommencer.
Tandis que leurs ombres glissaient côté à côte, ses yeux taffetas le dévisageaient, et alors elle se le figura enfant, avec sa mine pataude et son nez trop aplati, ses taches de rousseur, ses moustaches naissantes.
- Et bloqués ici, nous ne pouvons rien contre lui. Nous savons maintenant qu'il est armé. Par contre ?
Il retira avec délicatesse la pipe de sa bouche et se mordit la lèvre supérieure.
- Par contre s'il ne s'agit pas d'un voleur, d'un fou ou que sais-je ? Alors nous devons nous poser la question qui de toi ou moi a pu tuer Paul.
- Tu parles pas sérieusement ?
- Pourquoi pas ?
Leur filet de voix résonnait étrangement sous le tunnel des feuilles saturées d'eau sale de pluie, avec une note de surprise.
- Et tu me soupçonnerais ? Ca pourrait être toi qui l'aies tué ?
Il lui décocha un sourire carnassier.
- Ca pourrait.
- Tu te fous de moi ? Tu te fous de moi, c'est ça ?
- Ne t'énerve pas, se contenta-t-il de grommeler. On en reparlera plus tard. Maintenant je suis fatigué ?
Ils avaient rejoint la voiture.
- Et puis il y a autre chose, Véronique ? qu'il faut que je te dise.
Véronique sentit les frissons de tout à l'heure lui revenir, partout dans le dos, elle ne sut trop pourquoi.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Là, il se frotta le front, entaillé d'une rainure.
- Eh ben, c'est peut-être que des idées que je me fais, tu sais ? Oh ! et puis non, c'est que des conneries ?
- Non, dis, parle, parle, dit-elle doucement d'une voix fluette qui se voulait rassurante et encourageante.
- Non, c'est rien, laisse tomber.
Elle cria soudain hors d'elle : - Dis, dis, bon sang de merde !
Il la regarda longuement et finit par dire :
- Je crois que nous allons devoir nous séparer?
- Pourquoi ?
Il prit sa respiration.
- Parce que je viens de lâcher une caisse.
Coupé. On la refait.
Il la regarda longuement et finit par dire :
- Dans le bois tout à l'heure, j'ai cru voir quelqu'un et ?
- Mais pourquoi ?
- Il était armé.
- Un chasseur ?
- Non, la chasse n'est pas autorisée dans cette zone.
- Un braconnier, alors.
- Non.
- Pourquoi ?
Il prit sa respiration :
-C'est pas un fusil qu'il?Mais un revolver.
Bien sûr, me direz-vous, trop perspicace et infaillible lecteur, une cabine téléphonique plantée en plein coeur d'une forêt qui s'enfuit au plus loin, loin de cette civilisation, ça n'existe pas. Une forêt, ou un bois, un sous-bois, on ne sait pas vraiment, qui s'enfonce dans l'anonyme du soir, où aucun ermitage de chasseur ne viendrait polluer de sa seule vue, où aucun être, volatile, amphibien ou extraterrestre, n'aurait idée de se perdre, une forêt, un sous-bois, un bois, qui sait ? avec pour point équidistant aux chênes et aux bouleaux, une cabine téléphonique, ça n'existe pas. A des bornes du monde urbain ou rural (du moins de ce qu'il en reste), dans notre très chère patrie la france avec une majuscule s'il vous plaît?Ca n'existe pas !
Bref, ça n'existe pas.
Mais, d'une part pour les besoins de ma nouvelle, d'autre part parce que c'est la vérité (et pour cause, j'y étais) je vous rétorquerai simplement que, nos sens et notre esprit ne faisant que zéro, notre existence, attention la phrase est longue, avec le sourire je vous prie, notre existence vendue au micro-onde, à la tondeuse électrique, débats politiques (excellent facilitateur de transit) et, formidable transition, le portable, le portable, a façonné (notre existence étant sujet de la phrase) une jeunesse, une vieillesse aussi qui, quitte à s'auto révéler leur stupidité sans faille, vont - et pourquoi est sans doute une bonne question - planter leurs cabines téléphoniques en plein coeur d'une forêt, d'un sous-bois, d'un bois, ce que vous voulez?
La faute au micro-onde.
Tu pourras jamais prouver que je suis un trou du cul.
L'ombre mal dessinée se glissa derrière le vert décoloré d'un chêne pour réapparaître entre les branches dégarnies. Véronique atteignit un sentier rocailleux enveloppé de toutes parts des cris stridents d'une horde de corbeaux, semblait-il, perchés là-haut, qui dialoguaient. Sous la voûte des feuilles ciselées, elle marchait à grands pas, prenant un soin évident à éluder les flaques d'eau ça et là. Quelque chose, comme un magnétisme invisible, la retenait dans ce sous-bois sordide. Quelque chose qui l'empêchait d'atteindre la route et de héler la première voiture. Quelque chose, elle ne savait pas, qui planait dans l'air humide et suffocant, quelque chose qui l'écrasait à l'impuissance, à un état qui était proche de la léthargie.
Le sentier qu'elle avait emprunté ne menait nulle part, des arbres, toujours des arbres, arborant chacun la même courte barbe striée de teintures hivernales. De ce fait même marcher lui paraissait un effort devenu inutile. Ses jambes retombaient péniblement à chaque pas qu'elle faisait, elle se sentait incroyablement vide. Elle fit volte-face. Après quelques instants d'apparent flottement, elle prit la décision de retourner à la voiture. Ce disant, elle se prit à presser le pas. Maintenant elle avait hâte de se glisser sous la chaude couverture écossaise et d'abandonner sa tête si lourde contre la chair moelleuse de la banquette arrière.
Comme elle approchait d'un peu trop près la rangée d'arbres qui s'alignait parfaitement jusqu'au moment où sa poitrine frôla la froide écorce détrempée, son regard fut happé par quelque chose, soulevé par le vent, au teint pâle clair, quelque chose qui obstinément oscillait sur une branche. C'était un veston, en laine légère, sans manche, sur lequel elle aperçut, nettement, dès le premier regard, sur le col, deux taches, rouges et rondes. Elle fut un long moment à considérer l'objet. Il se grava dans son esprit avec une netteté de photographie. Elle poursuivit sa route.
A qui appartenait cette veste ?
Ses épaules eurent un léger soubresaut, comme pour se convaincre qu'elle s'en fichait.
Cette veste appartenait peut-être au tueur.
Ces mots résonnèrent tel le glas tonitruant d'une cloche dans sa tête brouillée par la fatigue. Son pied fit jaillir quelques gouttes de boue qui ricochèrent sur sa robe couleur comme le ciel. C'était possible et après ? Elle était trop épuisée pour penser. Si cette veste avait été laissée par le criminel, il y avait de fortes chances, songea-t-elle, pour qu'il fût encore dans les parages. Ou peut-être pas.
Au bout du sentier, elle devina la forme trapue de la voiture.
Quand elle arriva, elle trouva Thomas occupé à bricoler le moteur. D'un geste élégant il maniait une pince et les oreilles de Véronique percevaient le bruit de la ferraille.
- Rien de bon, dit-il en relevant la tête.
- Ah ?
- Oui, les bougies sont foutues. Je peux pas en dire autant du ventilateur.
- Tu peux rien faire ?
- Non, il nous faudrait un spécialiste. Et je suis pas spécialiste, fit-il avec une étrange inflexion dans la voix.
Il alluma pensivement sa pipe.
- Et puis j'ai pas les outils. Je peux rien faire sans outil.
- Tu sais, j'ai fait un tour pour voir, et?
- Et ? ?
Il chassa avec impatience la fumée de sa pipe et fronça ses yeux bleus.
- Et j'ai trouvé quelque chose, qui m'a intriguée sur le coup ? Une veste.
- Tiens donc.
- Oui, et je me demandais si ?
- Si elle n'appartenait pas à notre mystérieux psychopathe ?
- Oui.
Il referma d'une main ferme le coffre.
- Et après ? Ca nous avance pas plus.
- C'est ce que je me suis dit. Mais j'ai aussi trouvé ça dans une des poches ? Et elle ouvrit la main, faisant voir une paire de gants en laine. Thomas méthodiquement s'en saisit, les retourna dans tous les sens, et les posant sur le capot :
- Et ensuite ?
- C'est une piste, non ? Non, tu as raison, je divague.
- Peut-être pas. Suffit de savoir interpréter la suite logique, si elle l'est, que nous propose dans le désordre cette veste et cette paire de gants.
De la voiture toutes portes ouvertes, « L'été indien » chantait la radio.
- Peut-être qu'il a effectivement abandonné cette veste et qu'il aurait utilisé ces gants pour tuer, reprit-il, et il se mit à tapoter sa pipe contre ses lèvres.
Les deux échangèrent un regard dubitatif.
Véronique sourit, trop fatiguée pour répondre. Elle passa une main fébrile dans ses cheveux raides et elle dit d'une voix qui sonnait faux :
- Je sais pas. Il y a des pêches ?
- Dans le coffre.
La gueule édentée de l'arrière de la voiture s'ouvrait par degrés ; une fine senteur de gazole s'évacua et lui égratigna les narines. Véronique déplaça son regard de haut en bas, de gauche à droite, en diagonale : des clubs de golf, une veste en fourrure, un pack de trois bouteilles d'Evian, une paire de baskets - qu'est ce que ça faisait là ? - il y avait aussi un petit dictionnaire de la langue française, et le sac de pêches.
-Thomas !
C'était un cri, un cri qui pressentait le pire.
- Thomas !
- Je suis là.
Thomas regardait par dessus son épaule : divers objets s'oubliaient dans la pénombre du coffre. Mais tout de suite il le vit. Il était là, hideux, moqueur, funèbre de toute son étendue.
Pour que quelqu'un l'ait mis là, il lui aurait fallu la clé.
La clé qui toute la sainte journée attendait sur le tableau de bord, à l'intérieur de la voiture.
Dans ce coffre où il faisait nuit, qui de Véronique et de Thomas avait pu y introduire un 9 mm ?Demain ils chercheraient de l'aide. Demain ils iraient voir la police. Demain on emporterait le corps et ils boiraient du café.
Demain est un autre jour. Demain tout serait fini.
Comme il ne voyait décidément pas de quoi elle parlait, il s'était lâché avec complaisance et il avait dit :
- Un bleu. Dans le plastique.
Véronique chanta :
- Non.
Puis :
- Laisse tomber.
Quand il se réveilla il faisait nuit. Combien de temps avait-il dormi ? La voiture était vide.
Il se changea en vitesse, enfila un pull-over et un jogging blanc et sortit. L'air était chargé d'une douce senteur qu'il huma à pleins poumons, une fine odeur de bois brûlé qu'il appréciait. Il ferma une minute les yeux. Le cauchemar prenait fin, tout était plus simple. Il voyait les vagues mourir sur la plage, l'écume léchait ses pieds nus, le soleil à la verticale. Tout était parfait. L'Espagne. Pourtant le sourire qu'il avait programmé ne vint pas. Il rouvrit les yeux. Lentement. Comme s'il ne voulait pas voir. Car il savait ce qu'il verrait ; il avait déjà, dans un coin de son crâne, l'emplacement quasi exact de chaque arbre, de la grosse pierre verdâtre à côté de la cabine, de la cabine, du petit talus de feuilles endormies qui résistaient stoïquement aux émeutes réitérées du vent hurlant, et de tout le reste, rien, absolument rien ne pouvait bouger dans ce paysage épuisé, pas même la voûte céleste. Quand tout ça finirait-il ?
Pouvait-il espérer un happy end, pour lui et Véronique, comme dans ces téléfilms policiers - allemands, dégueulasses, ils sont tous dégueulasses - où le héros parvient immanquablement à s'extraire d'une intrigue au premier abord sans échappatoire ? Il n'y a pas d'échappatoire. Vivrait-il - vivrait-il ? - les nuits moites de Barcelone ? Rien n'était sûr. Moins sûr. Passer par le Maroc, comme ils se l'étaient promis, et transpercer le Maghreb pour gagner l'Afrique. L'Afrique.
L'Afrique.
Etait-ce un rêve ou arriveraient-ils à leurs fins ? A ses fins. Fin. Oui. La réponse était oui. Il le savait.
Il n'avait pas peur pour la suite. Il le savait.
En fait, il ne savait rien.
L'odeur du bois brûlé se faisait de plus en plus indistincte, et le vent en véhiculait une autre, de poisson écartelé et de sperme.
Il avait peur, il le savait. Peur pour la suite.
Lentement il rouvrit les yeux. Il les promena à la ronde. Tout était comme du théâtre. Papier à musique. Véronique était assise sur une pierre, et mangeait lentement un sandwich au thon. A côté d'elle Thomas avait remarqué le panier, renversé.
- Il n'y a plus rien ?
- Non?J'ai oublié de faire les courses ?
- Très drôle. Merde! Putain et merde!Et:
-T'as fait quoi ?
-Rien. Je suis restée là. J'ai rien fait. J'ai contemplé le paysage.
-T'es pas allée chercher quelqu'un ?
-Si. J'ai bourlingué dix minutes puis j'ai dit : tant pis.C'est vraiment la jungle ici, bordel, j'y crois pas. Et je suis KO.
-T'es partie de quel côté ?
-Par là, je crois. Vers le nord.
-Comme moi. Peut-être t'aurais dû prendre?
-Je suis crevée. Mais alors KO. Oh, merde! Putain, j'en ai marre!
-Moi aussi.
-A croire qu'on nous a drogués.
-C'est pas à exclure.
Elle dit:
-Comment tu fais pour rester si?froid, dans de pareils moments ?
Il ramassa le panier et jeta un coup d'?il à l'intérieur, l'air dépité.
- Tu sais, dit-il après un temps, j'ai réfléchi. Demain c'est mieux que nous partions ensemble. Je veux dire ici, personne ne va nous voler la bagnole.
- Si tu veux.
Elle posa le sandwich sur ses genoux nerveux et réprima un bâillement ; ses paupières papillotèrent :
- Et si le voleur vient nous embarquer la voiture ? ?
- Vaut mieux qu'il la trouve vide, répondit-il. Et puis rien ne nous dit qu'il va venir. Il reste des pêches ?
- Dans le coffre. Tu sais, c'est la dernière fois que je voyage en bagnole.
Dans le coffre, le flingue n'y était plus. Flingue, y es-tu ? Il reposait du sommeil du juste, dans la boîte à gants.
Dans le coffre Thomas balada un rapide coup d'?il : des clubs de golf, deux bouteilles d'eau, une veste en fourrure (Véronique), une paire de baskets - mais qu'est-ce que ça faisait là ? - et le sac de pêches. Elles étaient dures comme il les aimait, il en prit une. Il l'entendit dire, d'un ton que Thomas ne lui avait jamais connu :
- Tu sais, je regrette vraiment ce que je t'ai dit tout à l'heure. Tu sais, j'ai réfléchi un peu, tu penses...Tout ça, c'est vraiment dingue... Y'a un putain de dingue ici, et j'ai pas l'intention de camper une nuit de plus dans ce foutu trou à merde. Et je suis vraiment contente, oui, contente que toi et moi, on ait gardé un foutu sang-froid. Y'a un dingue ici, et je n'ai pas envie, crois-moi, de jouer les Sherlock Holmes. En fait, je crois que t'es un type bien.
C'était à son tour de regarder Thomas manger. Le jus suintait aux commissures de ses lèvres. Entre deux bouchées, il rétorqua :
- Ca, t'en sais rien.
- Oui, peut-être. Mais tu vois, je pense que dans de pareils moments le mieux c'est de se serrer les coudes et de rester unis. Tu comprends ce que je veux dire ? ?
- Ouais ?
- Sinon, on arrivera jamais à sortir de ce cauchemar. Demain à l'aube nous irons chercher de l'aide. D'accord ?
Sa voix s'était faite mielleuse, Thomas la considérait du coin de l'?il.
- Si tu veux.
-On se croirait dans une île déserte. Loin de tout. Les arbres seraient les vagues.
-C'est vrai.
-Jetons une bouteille à la mer.
Il demanda :
- Avais-tu une raison de le tuer ?
- Pardon ?
Véronique avait bien entendu. Il avait dit : as-tu une raison de le tuer ?
- Non. C'est que?Bien sûr que non.
Elle crut bon de renchérir.
- Nous nous aimions. Il m'aimait.
Pourquoi avait-elle dit ça ? Bien sûr qu'il l'aimait. Qu'il l'avait aimée, parce que maintenant il est mort.
- Je me demandais juste?C'était juste une simple question.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Bizarrement son ton n'avait rien d'agressif.
Il dit :
- Tu sais, Claire ? La fille aux cheveux courts?Qui fait de la météo.
- Le garçon manqué.
- Ouais, le garçon manqué.
- Eh ben ??
Comme elle pressentait qu'il allait laisser courir un silence trop lourd à supporter, elle répéta :
- Et bien ?
- Eh bien, lorsque Paul t'avait raconté qu'il partait pour Strasbourg pour Pâques, avec sa grand-mère malade et ?
- Et ? ?
- Et sa grand-mère est morte il y a cinq ans, au moins. Paul s'était tiré avec Claire. Mais il était bien à Strasbourg.
Il dit :
- Paul et Claire avaient une liaison depuis près de deux ans. Oui, deux ans.
Véronique encaissa le coup facilement. Trop facilement. Thomas lui semblait étranger de tout, loin de sa souffrance à elle.
- Pourquoi tu me racontes ça ?
- Je pensais que tu le savais.
- Ce qui veut dire ?
- Ce qui veut dire que je pensais que t'étais au courant. T'étais au courant ?
- Non.
C'est bien. Elle avait pris l'air détaché qu'il fallait.
-Je l'ai pas tué, si c'est ce que tu veux savoir.
-Moi non plus.
-Je demande qu'à croire.
-C'est très simple?Mais réfléchis, bordel? Ecoute et réfléchis bien : si je l'avais tué, si j'avais tué Paul, mais pourquoi l'aurais-je abattu à l'extérieur de la voiture pour l'y ramener ? et pourquoi l'aurais-je tué en ta présence ? Les occasions ne m'auraient pas manqué, crois-moi, si j'avais voulu le supprimer incognito.
Au fil des mots, il sortait de cette inflexible nonchalance, et maintenant il supportait chacune de ses intonations avec l'inspiration du crescendo qui saigne.
- Et toi, t'avais peut-être une raison de le flinguer ?
- C'était mon ami.
- Et après ?
Thomas fit mine de réfléchir.
- Oui, j'avais. J'en avais bien une. Même deux.
Il eut un raclement de gorge, trop guttural pour être vrai.
- J'avais bien une raison de le faire. Et plus impulsif que moi l'aurait fait, tu vois. Car je ne l'ai pas fait.
Il prit un air faussement contrarié ; son timbre se fit plus lent, plus éraillé, plus hésitant, dans lequel on percevait des relents de fatigue :
- Claire était ma fiancée. (Un temps). On était fiancé à une époque. C'était un garçon manqué peut-être, oui peut-être, d'ailleurs elle baisait comme un pied, mais c'était surtout une sacrée salope. Je devais apprendre qu'elle s'envoyait toute la Prépa. Tous : Greg, Marc, Jean-Philippe? Elle prenait un malin plaisir à coucher avec des camarades, histoire de me foutre les boules. C'est Paul qui me l'a appris. Et il faisait parti du lot. C'est dur, tu vois, quand tu as partagé deux ans dans ta vie avec ce que tu croyais être l'incarnation vraie de ?De la pourriture. On s'accordait chacun nos libertés, mais on avait nos règles. Jamais j'aurais cru que?
- Ah ! Qu'est-ce que je suis fatiguée, tu peux pas savoir. Et elle monta dans la voiture, apparemment satisfaite, la couverture rabattue sur ses épaules, en arborant un mystérieux sourire qui ne manqua pas d'alarmer le front penseur de Thomas. Il se demandait pourquoi toute cette mise en scène.
- Pauvre fille, cette histoire finira par la tuer.
Et sans aucune raison, semblait-il à Véronique, il éclata de rire.
Elle avait une très vive envie de dormir et elle était très lasse. Mais elle restait accroupie sur la couverture écossaise, ne comprenant pas, se demandant pourquoi elle s'était soudainement réveillée au beau milieu de la nuit.
Il faisait nuit noire, le ciel acnéique affichait complet, et il lui sembla, parce qu'elle ne pouvait voir sa montre à la lueur de la lune, qu'il lui faudrait encore attendre longtemps avant les premières couleurs du matin. Toute cette immensité, cette nuit sans les grandes maisons des villes, cette nudité morbide, ces bruits d'insectes qu'elle ne voyait pas, lui fichaient la chair de poule.
- Thomas ?
Il attendit dans l'espoir qu'elle se recouchât.
- Thomas ?
- Quoi ?
Elle hésita :
- Ca va ?
- Non.
- Bien.
Elle reposa sa tête sur ses deux mains et ferma les yeux, un mince sourire aux lèvres. Elle se sentait bien mieux maintenant.
Elle s'endormit.C'était la troisième fois qu'elle se réveillait dans cet endroit cent fois maudit, sans savoir l'heure qu'il était, et déjà le sombre souvenir de Paul vint la hanter. Elle gardait les yeux fermés de peur d'avoir à affronter le blanc aveuglant du ciel, ou une nouvelle vision d'horreur.
Action.
Thomas n'était pas dans la voiture. Ni dehors, la cabine téléphonique demeurait seule avec son cadavre, ni sur la pierre où il avait habitude de manger. Elle tourna la tête avec empressement. Il n'était pas parti sans elle ? ?
Elle regarda sa montre. Midi vingt-sept. Elle revêtit la couverture écossaise sur ses épaules et sortit. De fines gouttes de pluie hachuraient l'horizon. Le vent emportait tout sur son passage, mais Véronique n'avait plus froid. L'orage n'allait pas tarder à arriver.
Elle fit deux ou trois pas vers la cabine, puis se ravisa.
Elle contourna la voiture, plongea son regard au loin, désespérément. Elle soupira. Machinalement, elle tâta la courbe de ses fesses et les malaxa. Il lui faudrait attendre.
Du sang ?
Des traces de sang sur l'herbe boueuse.
Thomas ?
Silence, on tourne.
Elle se mit à suivre le chemin qu'elles traçaient. Une froideur tranquille la gagna. Le sang ne lui cognait pas aux temps, ni aux oreilles, elle ne sentait pas même sa poitrine. Elle arriva bientôt à un endroit où la végétation se faisait plus drue, où les arbustes s'élevaient au hasard et se rencontraient. Et au milieu une veste. Bleue. La veste de Thomas ? Elle pendait sur une branche et se balançait au gré du vent. Les traces de sang poursuivaient leur route. Plus Véronique avançait plus elle craignait de ce qui allait arriver. Elle s'élança dans le couloir des conifères qui chuchotaient, et là-bas les passereaux fuguaient en même temps que les cieux se couvraient d'un voile menaçant. Elle se mit à louvoyer parmi les branches suppliantes, ne daignant pas esquiver les épines vindicatives qui gribouillaient ses joues et ses cuisses. Derrière le rideau mouvant des feuilles complices, il faisait plus noir que dans un four. Elle enjamba un tronc renversé de toute son étendue, trébucha, piétina dans ce qui lui semblait être de l'argile. Elle leva les yeux. Le cauchemar continuait.
Devant elle le corps de Thomas.
Les yeux de Véronique, comme s'ils savaient, étaient impénétrables et beaux.
Il était allongé, son visage dans la boue ruisselante, les bras en croix. Du sang sur son pull-over. Son pull-over bleu, son jogging blanc. Ses cheveux en choux-fleurs. C'était Thomas ?
Elle poussa un cri.
Un téléphone portable.
Près du corps sans vie (faut-il le préciser), s'échappant de l'étreinte molle de la main déguisée de terre, le téléphone portable luisait comme un linceul.
Thomas avait trouvé le portable ; il avait tenté d'appeler, mais on l'a tué. On l'a tué alors qu'il avait tenté d'appeler. Parce qu'il avait tenté d'appeler.
C'était le portable. Son portable.
Enfin oui, c'était son portable, c'était sûr.
C'était le portable de Véronique.
Qu'on ne trouvait pas.
C'était un portable avec carte. Gris cendré, d'aspect plutôt désuet. Il était allumé, une faible lueur qui menaçait de s'éteindre. Plus beaucoup de batterie. Une petite lucarne, en bas à gauche de l'écran, devait exhiber le nombre d'unités restantes. Une lumière mauve, presque noire. Sept unités.
La lumière dansait dans ses yeux, de petite gamine aux gros mollets scotchée devant la vitrine bigarrée du confiseur. Elle resta muette une longue minute à regarder le téléphone qui trônait devant elle, superbe et orgueilleux, et qui semblait dire : « alors, mais qu'est-ce que tu attends » ?
De la cervelle disparate, une veuve noire rassasiée.
Lentement elle approcha la main, elle s'en saisit. Elle pouvait appeler ! La police ?
Prise d'une soudaine panique, on le serait à moins, elle se prit à courir, tête baissée et à crier de toutes ses forces au milieu de ces arbres imbéciles et dans cette forêt hostile où personne ne l'entendrait.
Ou c'est l'un de nous deux.
Vidée, à bout de forces, elle arriva devant la voiture et la cabine téléphonique. La cabine téléphonique. Mue par une intuition qu'elle ne s'expliqua pas, elle se dirigea vers la voiture et se mit à fouiller. Sous le siège, la banquette arrière, le vide-poches, rageusement elle baladait ses mains au hasard, la bouche écumante. Elle était très certainement dans un état second. Pauvre petite ? mais que cherchait-elle ?
Le cendrier, le lecteur cd, la boîte à gants ? La boîte à gants. Sans plus réfléchir une seule seconde, elle se saisit de la clé et ouvrit. Des lunettes de soleil, une boîte d'aspirine, une carte de stationnement, le flingue n'y était plus?.
Un téléphone portable.
C'était le portable. Son portable.
Enfin oui, c'était son portable, c'était sûr.
C'était le portable de Véronique.
Qu'on ne trouvait pas.
Elle sourit - c'était plus fort qu'elle -, un sourire fou et tordu qui assombrit ses traits.
Elle se souvint qu'elle avait noté dans son carnet, carnet qu'elle gardait dans sa veste, veste qu'elle avait mise dans le coffre ? le numéro du commissariat du 16ème.
Non, appeler la police.
Le 17.
Le 15 ?
La cabine téléphonique.
Dans la cabine téléphonique, le numéro de la police.
Elle sourit. Tout était fini. Pauvre petite?
Au lecteur,
Bien que le papier sur lequel j'écris et ce que j'écris ne soient pas de très grande qualité, l'intrigue, elle, mérite d'attirer votre attention. Sinon c'est que je suis le roi des cons. Moche, avec plein de boutons. Sans les yeux. Et sans visage. Alors, attentif lecteur, avez-vous trouvé la solution ? Qui a tué Paul ? Qui a tué Thomas ? Ce n'est pas très difficile à bien considérer l'affaire. En fait peu d'indices vous ont été donnés ? Toutefois un peu d'imagination et de la suite dans « l'idée », et vous y parviendrez ? On se croirait dans un mauvais Hitchcock. En fait ils sont tous mauvais.
L'auteur.
Sept unités.
Véronique appuya avec précaution sur les touches.
Sept unités.
Est-ce que cela suffirait ?
Bien sûr, elle était si stupide.
Elle se mordit la lèvre inférieure.
- Allô, police ?Et voilà que l'inspecteur Dupuis et ses deux acolytes mal rasés aux faces de limier le regardaient d'un lourd air de reproche.
- « Vous dîtes ? La femme assassinée de la rue Vaugirard était un homme ? ? Impossible!»
Il riait, d'un joyeux rire d'enfant, et son rire emplissait ses oreilles comme une chanson ivre qui ne s'arrête pas et s'accentue sur les dernières notes. Il s'écriait haut et fort :
- Vous verrez, inspecteur, vous verrez ? Demain, dans la première page de votre journal, vous lirez la vérité vraie. Et vous vous en souviendrez longtemps encore ?
Puis il s'arrêta net, comme s'il ne voulait pas trop en dire, son rire persistait néanmoins dans ses traits et courait jusque dans ses narines palpitantes.
Il se prit à penser à demain. Tout était fini, il n'y avait plus que deux petites bricoles à régler, il voyait déjà sur les rapports de police, les journaux qui relateraient l'événement, car quel événement ! Non, non, le plan était vraiment parfait.
Les pensées en lui étaient confuses, pêle-mêle, et pourtant il se sentait enfin bien, libre, ses yeux pouvaient voir, oui il était libre pour de bon, pour le coup, tiens. Oui, le plan était vraiment parfait.
- Commissaire Nochet ?
Il se retourna.
- Oui ?
- Un appel pour vous. Une dame qui demande à vous parler. Elle dit que c'est vraiment urgent.
Le commissaire Nochet fronça un sourcil.
- Bon, passez-la moi dans mon bureau.- Allô ? ?
- Allô ?
- Oui, commissaire Nochet à l'appareil. J'écoute.
Véronique marqua un temps et prit sa respiration.
- Allô, commissaire. Bonjour, je m'appelle Véronique Legrand, vous devez m'écouter, c'est très urgent ?
- Je vous écoute.
- Voilà, j'étais partie en voiture avec deux amis, Paul et Thomas. Nous avons eu une panne et nous avons atterri dans un endroit que je ne connais pas. Il n'y a pas de route, pas de maison ?
- Attendez un instant, s'il vous plaît, lui coupa la voix.
Cinq unités.
Elle attendit. Elle respirait difficilement et avait beaucoup de peine à parler.
- Allô ?
- Oui.
- Nous allons localiser votre appel, ma petite dame.
- Ah !
Il l'entendit soupirer.
- Voilà, mes deux amis ont été tués. C'est horrible ? Paul et Thomas. Ils s'appellent Paul Duhamel et Thomas Novolesic ? Il y a un fou dans les parages. La voiture est en panne. J'ai peur ?
- Calmez-vous, mademoiselle.
Quatre unités.
Il faisait froid dans la cabine, plus froid que dehors.
- Calmez-vous, mademoiselle. C'est la première chose à faire. Vous dîtes que vos deux amis ont été tués. Quand est-ce arrivé ?
- Paul a été tué hier soir. On lui a tiré une balle dans la tête ?
Elle criait presque.
- Je viens de trouver Thomas ? mort. Il y avait du sang partout, dans son dos. C'est horrible !
- Vous dîtes que vous vous appelez comment ?
- Véronique ? Legrand.
Elle sentit son pied buter contre quelque chose de flasque et de têtu, qui obstruait l'entrée de la cabine : c'était Paul, le corps de Paul, qu'ils avaient mis là-dedans, elle et Thomas, et qu'elle avait enjambé sans s'en apercevoir. Sous son masque rouge et noir, il semblait dormir. Elle s'étonna presque de le trouver ici, mais dans cette minute d'extrême intensité, maintenant elle s'en fichait. Mais alors complètement.
- Pardon ? Excusez-moi?pardon, vous avez dit ?
- Et vos deux amis ?
- Paul Duhamel et Thomas Novolesic.
- Bien. Vous appelez d'une cabine téléphonique ?
- Oui ! Non. J'appelle d'un portable. Je suis dans une cabine.
- Le numéro de la cabine, s'il vous plaît ?
- 03 85 16 32 02.
Le portable glissait dans ses mains moites.
Trois unités.
Il y eut un court silence, qui lui sembla une éternité.
- D'accord. Et quel est le numéro de votre plaque d'immatriculation, s'il vous plaît ?
- Attendez, je vais voir ?
Le commissaire Nochet se carra profondément dans son fauteuil. Il saisit le presse-papiers en forme de colombe dorée et se mit à le considérer attentivement. Tout de même, cette histoire, la presse demain ?
- Allô ?
- Oui ?
- 237 KV 75.
- 237 ? KV 75 ?
- Oui, c'est ça.
Une unité.
- Bon. Attendez un instant ? Oui, on vient de me dire qu'on a localisé l'appel.
- Ah !
- Ne vous inquiétez pas, ma petite dame, tout sera bientôt fini. Restez dans votre voiture et n'en bougez sous aucun prétexte. Et ?
La voix s'interrompit. Plus d'unité. Elle soupira. Tout était fini.
Elle se retourna.
Et là elle vit Paul et Thomas.
Paul comme à son habitude était élégamment habillé d'une veste rouge clair et d'un pantalon de même couleur. Ses cheveux d'or flottaient dans le vent, son beau visage affichait un large sourire. Thomas, les jambes en A, bourrait sa pipe.
Dehors la couleur du ciel s'était rembrunie. La pluie tombait, par saccades, et les nuages reproduisaient à l'infini le même dessin, d'un visage sans les yeux et qui semblait crier, à l'aide ?
Véronique paraissait ne plus rien penser. Elle fixait deux yeux malades sur Paul. Elle faisait vraiment pitié à voir. Sa bouche entrouverte marmonnait des mots indistincts, comme une prière. Elle ouvrit tout doucement la porte et sortit.
Silence.
Elle sentait ses jambes lui faire faux bond. Elle s'agenouilla, presque machinalement, les yeux toujours cherchant une réponse à Paul.
- Pourquoi ?
- Pourquoi est la bonne question à poser, dit Thomas sans lever la tête. Mais rassure-toi, très bientôt tu sauras tout ce que tu as toujours voulu savoir.
- Mais pourquoi ? Pourquoi ? ?
Elle se mit à pleurer. Ses genoux étaient recouverts de terre, mais elle semblait indifférente à tout maintenant.
- Nous allons te raconter une petite histoire, Véronique, dit posément Paul. Tu dois bien écouter car c'est un peu compliqué. Et puis il nous reste peu de temps.
Sa main disparut dans la poche intérieure de sa veste et il en sortit un revolver.
- Qu'est-ce qui se passe ? murmura-t-elle.
De son autre main il tira un mouchoir qu'il tendit à Véronique, mais elle ne semblait pas voir.
- Bon, ce qui se passe est simple, continua Thomas. Nous allons te raconter notre petite histoire mais malheureusement après il nous faudra te tuer.
-Mais pourquoi ?
Des larmes en forme de points d'interrogation se figeaient sur ses joues endurcies, à force de mâcher du chewing-gum. Son pleur était comme un crachat.
- Pourquoi ?
- Une question à la fois. D'abord je vais répondre à ton premier pourquoi. Pourquoi tu es ici. En fait si nous t'avons amené avec nous, c'est que tu avais ton rôle à jouer. Tu devais nous rendre un service. Maintenant que c'est fait, tu es devenue encombrante et nous allons nous débarrasser de toi ?
Il expulsa une bouffée de fumée et presque aussitôt reprit :
- Il y a quatre jours environ, suite à une sombre histoire de billets, je te passe les détails, nous avons été amenés à supprimer un courtier d'assurances et son gendre, qui travaillait avec lui. Les tuer a été une entreprise facile, tu penses, mais il nous fallait cacher les corps. Nous avons alors cherché, et nous sommes tombés sur cet endroit désert, à des kilomètres de l'autoroute, et nous avons pensé que c'était parfait.
- « Nous avons eu l'idée, poursuivit Paul, ou plutôt j'ai eu l'idée alors de te faire entrer en scène. J'ai tout de suite pensé à toi. Nous avions repéré ce bois bien isolé du vacarme des routes? Il suffisait de simuler une panne à cet endroit et la comédie pouvait commencer. Lorsque la voiture s'est arrêtée et que j'ai tenté alors de voir ce qui clochait, j'ai pu opérer quelques déréglages au niveau des bougies, ce qui condamnait pour de bon le sort de ma chère Peugeot. Bien sûr, nous nous étions assurés auparavant que la cabine téléphonique était hors service. On aurait bien pu avoir notre panne un peu plus loin, n'importe où dans la forêt. N'importe quel endroit paumé aurait convenu à la situation. Il se trouve qu'on est dans la partie centrale de la forêt, côté sud, et que c'est aussi une portion de la forêt dans laquelle la chasse est interdite, et où personne ne circule.
« Dans un premier temps je devais passer pour mort. Tout portait à croire que j'avais été tué par une tierce personne, un psychopathe, un fou échappé qui rôderait dans les environs. Les deux corps, celui de l'assureur et l'autre, avaient été au préalable dissimulés derrière ces chênes centenaires que tu vois. D'ailleurs, je crois qu'il s'agit de platanes. Platanes ou chênes, Thomas ? Le soir tombé, Thomas et moi avons amené un des corps défigurés que nous avions cachés non loin de là donc, et nous l'avons mis sur le siège avant, à ma propre place.
A ce moment même un éclair retentit dans le ciel et la pluie de tomber de plus belle.
- Bien sûr, toi, tu dormais. En fait nous avions mis dans ta bouteille d'eau quelques somnifères. Cela devait t'empêcher de trop bouger, notamment d'aller chercher de l'aide ? Sans compter que l'autoroute n'est qu'à deux kilomètres, à l'orée du bois?
- Deux kilomètres ? ?
Véronique s'était accroupie et elle écoutait calmement, elle ne pleurait plus.
- « Oui, deux kilomètres seulement. Donc, le soir nous avons pris un des corps, c'était, je crois le gendre, qui était blond comme moi. On ne voyait pas assez son visage pour que tu puisses y faire une différence. Alors nous l'avons posé là et nous avons attendu que tu te réveilles. Quant à moi j'étais parti dans une auberge qui se trouve juste à la sortie de l'autoroute. Thomas, lui, devait rester encore une journée avec toi. Nous avons dispersé un peu de faux sang autour de la voiture, histoire que tu t'imagines que j'avais été abattu dans le bois. Puis ce devait être au tour de Thomas de disparaître.
« Ce matin je suis revenu de l'auberge et j'ai aidé Thomas à déplacer le corps de l'assureur. Nous avons laissé traîner du faux sang de façon à ce qu'il te conduise plus facilement au cadavre. Tu te réveilles, tu remarques le sang, tu vois le corps, que nous avons revêtu des habits de Thomas. Tu penses tout de suite qu'il s'agit de lui. Tu te mets à courir, et il nous fallait attendre que tu tombes sur le téléphone portable. Honnêtement, je dois avouer que tu as fait plutôt vite. Nous, nous étions là, derrière les arbres, là-bas, et nous attendions. Et nous arrivons au dernier acte.
« Tu prends le téléphone portable et bien sûr tu appelles la police. Que dis-tu ? Que deux de tes amis sont morts, tués probablement par un fou. Leur nom ? Paul Duhamel et Thomas Novolesic. C'est juste ce qu'il nous fallait. Lorsque la police arrivera, elle trouvera les deux corps, les deux corps de Paul Duhamel et Thomas Novolesic. Ils ne chercheront pas à identifier les corps défigurés puisque tu leur as donné leur identité. Ainsi les corps de l'assureur et de son gendre disparaissent dans la nature et pour la police nous sommes morts. Peu importe, avec tout le fric que ça nous a rapporté, nous partons à l'étranger.
« Mais en arrivant la police devra constater que le fou dangereux a fait une troisième victime ? toi. »
Paul se tut. Véronique était étrangement silencieuse et son regard imperturbable soutenait celui de Paul. Un second éclair déchira le ciel. Elle était trempée, la figure sale de terre et défigurée par la pluie. Elle murmura doucement :
- Tout ça pour un coup de téléphone ?
- Exactement, répondit Thomas. Tout ça pour un coup de téléphone.
Paul empoigna le revolver et le posa sur la tempe de Véronique.
Au loin, un coup de feu, une détonation retentit, et la silhouette de la jeune fille, un instant chancelant sans tomber, s'abattit lourdement à terre.
Il ne pleuvait plus. En fait, le soleil s'était timidement élevé dans le ciel et embrasait les nuages et caressait l'herbe humide.
De derrière les bosquets, une rouge Porsche miroitante s'élança sur le sentier rocailleux. A l'intérieur, on voyait Paul et Thomas, et la musique à fond. Un vieil air disco.
Bientôt la voiture disparut.
Le silence à nouveau s'était fait dans le bois.
Près de la cabine téléphonique, déjà encombrée du corps du « gendre de l'assureur », il y avait maintenant le corps de Véronique. Ses deux bras sur la poitrine, son visage qui a pleuré, ses yeux tournés vers le ciel. Elle était morte les yeux fermés.
Anastasia
écrit dans la nuit du 3 août 2002
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